Confédération des États du Sahel (AES) : des espoirs affirmés face à de nombreuses incertitudes

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nombreuses incertitudes
Née dans un contexte de crises sécuritaires persistantes et de transformation du paysage politique en Afrique de l’Ouest, l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, marque une nouvelle évolution dans la région. Entre affirmation de la souveraineté, choix diplomatiques et sécuritaires assumés, et défis économiques, cette alliance régionale – devenue confédération – suscite à la fois des espoirs et de nombreuses interrogations quant à ses impacts à court, moyen et long terme.

La géopolitique se redessine au Sahel. Avec une volonté affichée de changement dans la région, la Confédération des Etats du Sahel entend mutualiser les efforts afin de faire face efficacement aux défis sécuritaires, économiques, politiques et sociaux. Depuis plus d’une décennie, la région sahélienne – notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger – s’est imposée comme l’un des principaux foyers du terrorisme à l’échelle mondiale. Des groupes armés non étatiques, profitant de la porosité des frontières et de la faiblesse des dispositifs sécuritaires locaux, y ont progressivement étendu leur emprise, notamment après la chute du président libyen Mouammar Kadhafi en 2011, à la suite de l’intervention militaire de l’OTAN en Libye. Face à cette dégradation sécuritaire, plusieurs réponses nationales et internationales ont été apportées : intervention militaire française, coopération du G5 Sahel, missions onusiennes. Toutefois, ces dispositifs ont peiné à contenir durablement une menace grandissante, sans frontières. L’échec de ces mécanismes de sécurité et la crise électorale, notamment lors des élections législatives au Mali font partie des raisons qui ont conduit les militaires à prendre le pouvoir. Une fois aux commandes, les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont rapidement rompu avec certaines organisations internationales et nationales.
Cette situation est confirmée par une analyse publiée dans les Notes de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) intitulée « L’Alliance des États du Sahel : une configuration émergente de souveraineté sécuritaire en Afrique de l’Ouest ». Selon cette analyse, la création de l’AES en septembre 2023 est liée à une nouvelle phase politique, née en trois ans avec l’installation de régimes militaires dans des trois pays clés du Sahel dont le Mali (2020 et 2021), le Burkina Faso (2022) et le Niger (2023). Dans chacun de ces contextes, précise l’article, les nouvelles autorités ont exprimé un rejet marqué des tutelles extérieures, dénonçant ce qu’elles qualifient de « néocolonialisme sécuritaire » avec la volonté de réorienter la coopération sur des bases jugées plus respectueuses de leur souveraineté. 
Dans sa volonté de rompre avec les alliés occidentaux de longue date, l’AES s’est initialement positionnée comme une alternative politique, économique et militaire, déconnectée des anciens partenariats jugés « inefficaces ou contraignants ». Dès lors, une question centrale se pose : comment cette nouvelle organisation peut-elle apporter une réponse cohérente, légitime et durable aux défis politiques, sécuritaires, économiques et sociaux qui pèsent sur le Sahel ? Et quels seront les impacts de sa rupture avec certaines organisations régionales et partenaires internationaux ?

Genèse de la Confédération des États du Sahel (AES)
Dès sa naissance, l’AES a accéléré vers une forme plus structurée et plus ambitieuse. Moins d’un an après la création de l’alliance, les États membres – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – ont annoncé sa transformation en une Confédération des Etats du Sahel. À la suite de ces changements de régime, avec l’arrivée au pouvoir des militaires, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) suspend le Mali, le Burkina Faso et le Niger de ses instances, leur imposant des sanctions qualifiées par les autorités de transition « d’illégales et d’inhumaines ». À cela s’ajoute la menace d’une intervention militaire envisagée par la CEDEAO pour rétablir le président nigérien renversé. La CEDEAO a déjà eu à intervenir militairement, faut-il le rappeler, dans certains pays membres. ‘’Le Grand Continent’’ du 13 aout 2023, rappelle ainsi dans « Une histoire des interventions armées de la CEDEAO », que l’organisation est intervenue militairement au Liberia entre 1989 et 1990 contre le National Patriotique Front of Liberia ( NPFL), dirigé par Charles Taylor, un mouvement rassemblant des dissidents opposés au pouvoir du président Samuel Doe ainsi qu’en Guinée-Bissau durant la guerre civile de 1998-1999 , à la demande du président João Bernardo Vieira, confronté à la rébellion du général Ansumane Mané. La plus récente intervention de la communauté oust-africaine remonte à décembre 2025 au Bénin, contre un groupe de militaires qui voulait renverser le président Talon.

Se sentant isolés et menacés, les dirigeants des trois pays sahéliens prennent, donc l’initiative de former une coalition le 16 septembre 2023 afin de mutualiser leurs forces face au terrorisme et à toute forme d’agression extérieure. La Charte du Liptako-Gourma, instituant l’AES, précise dans son article 2 que l’objectif est « d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle ». Selon le ministre malien des affaires étrangères, Abdoulaye Diop, interrogé par Hamidou Sampy, l’AES a été créée comme un mécanisme de défense collective face à « une menace existentielle », en référence à la possibilité d’une intervention militaire de la CEDEAO au Niger. Bamako et Ouagadougou estiment qu’une telle intervention aurait affaibli davantage la région et offert aux groupes terroristes une opportunité d’expansion, à l’image des conséquences de l’intervention de l’OTAN en Libye. L’AES n’est toutefois pas la première tentative de la confédération en Afrique de l’Ouest. La région a déjà connu l’expérience de Confédération sénégambienne, réunissant le Sénégal et la Gambie entre 1982 et 1989. Cette union avait fini par se briser en raison de désaccords sur le leadership et le partage du pouvoir.
A l’instar de ce précédent, l’AES pourrait elle aussi être fragilisée d’éventuelles rivalités internes. Sa pérennité dépendra, donc, de la capacité et la volonté des dirigeants actuels et futurs à préserver une coopération durable.

Rupture avec les organisations régionales et choix de nouveaux partenaires

Les pays de l’AES ont claqué d’abord la porte du G5 Sahel, une coalition militaire créé en 2014 pour coordonner la lutte antiterroriste. Par la suite, la CEDEAO. Dans un communiqué conjoint publié le 24 janvier 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger annoncent leur retrait de la CEDEAO qu’ils accusent d’être « instrumentalisée ». Quels seront les impacts de ce retrait ? Selon plusieurs analystes, quitter la CEDEAO pourrait donc s’avérer couteux pour les pays de l’AES tant sur le plan commercial qu’en termes d’infrastructures. « La CEDEAO représente la libre circulation des personnes et un marché commun, ce qui serait difficile à remplacer pour les pays enclavés », constate, Ibrahim Kane, cadre de OSIWA, dans la parution de VOA Afrique : ‘’ L’Alliance des Etats du Sahel entre ambitions sécuritaires, défis démocratiques et réalités économiques.’’
A cela s’ajoute leur retrait récent de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), acté les 17 et 18 mars 2025 en raison des sanctions imposées par l’OIF après les coups d’Etat et celui de la Cour Pénale Internationale (CPI), annoncé par un communiqué conjoint le 10 décembre 2025, dans lequel la juridiction est accusée d’être ‘’sélective’’. Cependant, cette décision de retrait pourrait entrainer des conséquences directes sur l’éducation (financement des bourses d’études) et le financement des projets des jeunes qui seront coupés après leur retrait.
L’ensemble de ces évènements a contribué à renforcer chez les trois pays du Sahel un sentiment d’isolement sur le plan stratégique. Pour combler le vide sécuritaire laissé par le départ de leurs partenaires traditionnels, les autorités sahéliennes, en renforçant la coopération entre elles, se tournent vers de nouveaux acteurs, notamment la Russie (via le groupe Wagner devenu Africa Corps), la Turquie et les Émirats arabes unis. Toutefois, selon les Notes de la FRS, si « ces partenariats offrent des gains sécuritaires immédiats, ils comportent également des risques à long terme en matière de gouvernance et d’alignement stratégique ». D’ailleurs plusieurs organisations de défense des droits humains accusent, en effet, ces sociétés militaires privées d’exactions. Dans une enquête publiée par Le Monde le 22 juillet 2025, Human Rights Watch accuse ainsi l’armée malienne et le groupe Wagner d’exécutions sommaires et de disparitions forcées de civils, notamment au sein de la communauté peule.

De la force unifiée à l’ambition économique : entre avancées et défis

Du 21 au 23 décembre 2025, Bamako a accueilli le deuxième sommet de la Confédération des États du Sahel, après celui de Niamey en juillet 2024. Les chefs d’État se sont félicités de plusieurs avancées majeures, notamment l’entrée en activité de la Force unifiée de la Confédération (FU-AES), forte de 5 000 hommes, la création d’une Banque Confédérale d’investissement et de développement dotée de 500 milliards de francs CFA pour permettre un « financement endogène, pérenne et prévisible des projets et programmes confédéraux de développement », la création d’une chaine de Télévision AES au Mali et de Radio Daandé Liptako au Burkina. Sur le plan sécuritaire, la Confédération a déjà fait ses preuves. L’opération « Yere-Ko » a montré que le Mali, le Burkina Faso et le Niger pouvaient mener ensemble des opérations militaires coordonnées d’envergure. Le journal en ligne Sahel Tribune constate ainsi dans son édition du 19 décembre 2025 qu’au Sahel, la force militaire unifiée de l’AES cherche à passer à l’épreuve du terrain et qu’« entre le 24 février et le 6 mars 2025, l’opération conjointe « Yere-Ko 2 » a constitué la première démonstration militaire d’envergure de cette coopération. » « Menée dans la zone dite des ‘’ trois frontières’’, à cheval sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, elle visait les bastions du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et de l’Etat islamique au Sahel », indique Sahel Tribune.
Même si l’ambition de rendre le Sahel souverain et indépendant est visible, les défis restent importants. Malgré la mise en place de la force unifiée, les difficultés demeurent. Si cette opération conjointe représente une avancée de du projet sécuritaire de de la confédération, le blocus imposé par les terroristes sur les citernes de carburant au Mali montre que la situation reste préoccupante. D’autant plus que les trois pays sont enclavés et disposent d’économies fragilisées. Il leur serait donc difficile de se passer des pays de la CEDEAO, par lesquels transitent, l’énergie, le carburant, l’internet et d’autres ressources essentielles.
En outre, Leur mode de gouvernance, marqué par des régimes militaires, constitue un frein à l’investissement international et alimente une méfiance croissante, tant à l’extérieur qu’au sein des populations. Si l’AES incarne une volonté forte de souveraineté et d’autonomie stratégique, sa réussite dépendra de sa capacité à concilier sécurité, gouvernance inclusive, développement économique et respect des droits humains.
Garibou TOGO

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